Il y a 75 ans : la création de la Fédération Française du Bridge.
On fêtera, le 15 juin prochain, le 75ème anniversaire de la FFB. Cet évènement nous donne l’occasion de revenir sur les origines du jeu, ses premières heures en France puis de découvrir comment le jeu s’est progressivement organisé jusqu’à la création de notre fédération et à l’organisation des premières compétitions nationales et internationales.
Les origines du jeu
Présent au milieu du XIXème siècle dans le sud de la Russie, le bridge, alors appelé britch ou biritch, est arrivé en France vers 1880 après avoir transité par la partie orientale de la méditerranée et en particulier par Constantinople, Alexandrie et la Grèce. A Paris, il a d’abord été joué dans les salons privés parisiens avant de conquérir l’ensemble des cercles parisiens où il a rapidement détrôné le whist.
Des règles du jeu en pleine évolution
Vers 1900, le bridge n’était pas précisément codifié en France. Cette situation s’opposait à celle qui prévalait en Angleterre et en Amérique où sous la houlette des grands clubs de whist londonien (Portland Club, 1895) et américain (Whist Club de New York, 1902), une législation avait été établie.
Entre 1908 et 1914, les règles du bridge évoluèrent considérablement d’abord avec l’introduction des enchères puis avec la modification de l’ordre des couleurs (en 1900, le pique était inférieur au trèfle !). Pendant cette période, les règles variaient d’un club à l’autre et il fallut attendre 1914 et la publication par Pierre Bellanger d’une législation du bridge aux enchères, adoptée par trois cercles parisiens influents pour disposer d’une première référence.
La France adopte le bridge plafond
Dans les semaines qui suivirent l’armistice, une nouvelle forme de bridge fit son apparition à Paris et se substitua très rapidement au bridge aux enchères : le bridge plafond. La nouveauté était que pour marquer les points de manche, il fallait l’avoir enchéri. Plus question comme par le passé d’enchérir au niveau de un puis après avoir réalisé neuf, dix ou onze levées, de marquer la prime de manche. Les enchères étaient ainsi rendues plus vivantes. Si ce principe était bien partout le même, la marque elle-même, la valeur d’un contrat réussi, celle des levées de chute, etc… variait. Bellanger, complètement acquis au nouveau jeu, en faisait ainsi le constat : « Si vous allez chaque jour de la semaine faire une partie de bridge plafond dans des salons ou des cercles différents, vous risquez de vous voir imposer chaque fois une marque différente ». Il était donc essentiel, pour l’avenir du jeu, que des règles communes soient établies.
Cette unification eût enfin lieu en mai 1928 lors d’une réunion des représentants de 15 cercles parisiens qui décidèrent d’adopter une marque unifiée.
Une proto-fédération: la Commission française du Bridge
Conforté par ce succès, Bellanger oeuvra ensuite à mettre en place une structure capable de coordonner le développement du bridge national.
La Commission Française du Bridge fût crée le 7 février 1931 lors d’une réunion qui se tint à l’Automobile Club de France et rassembla les représentants de tous les cercles fermés de Paris. Le président de la CFB était le baron de Bussière, délégué du Jockey Club et Bellanger, délégué de l’automobile Club de France en était le secrétaire général. On pouvait lire quelques jours plus tard dans la presse qu’ « il faut se réjouir de voir enfin dans notre pays s’instaurer une autorité morale analogue à ce qui existe déjà depuis longtemps en Angleterre et en Amérique. »
Cette commission s’était donné comme mandat « de défendre les usages séculaires qui prirent naissance dès que l’admirable whist eut conquis en France, droit de cité ». La CFB se proposait également « d’unifier officiellement tout ce qui a rapport au bridge » et d’examiner « les innovations françaises et étrangères » et se déclarait « prête à accueillir celles qui constitueraient un progrès, mais aussi bien à rejeter celles qui lui paraîtraient ou dangereuses ou simplement inopportunes ». « Ecartant toute idée de chauvinisme », elle se disait « prête à s’entendre, le cas échéant avec les cercles étrangers pour arriver à un accord général ».
La question d’un accord au niveau international était cruciale car, à cette date, les principaux pays pratiquaient trois bridges différents : l’Amérique était déjà convertie au bridge contrat, la France avait adopté le bridge plafond et l’Angleterre était toujours très majoritairement restée fidèle au vieux bridge aux enchères.
Les statuts de la commission étaient sans ambiguïté sur ce point : le seul bridge qu’elle reconnaissait était le « bridge plafond français ». Pas question de pratiquer en France le jeu américain qui selon Bellanger « choque les français pour deux raisons : son illogisme et, surtout, l’esprit qui l’anime ».
Dans ses statuts, la commission :
La CFB fût donc bien un précurseur de la Fédération Française du Bridge.
La Coupe de Paris, première compétition de bridge organisée en France eut lieu dans la foulée en mai 1931. Parmi les huit cercles participants, ce fut le Nouveau Cercle qui fut sacré champion avec à sa tête, le Baron de Nexon.
La première Coupe de France eut lieu l’année suivante et rassembla 27 cercles dans toute la France dont 19 en Province. Après des éliminatoires décentralisées, les phases finales eurent lieu à Paris. La victoire revint au Cercle des chemins de fers amené par Pierre Albarran qui battit en finale l’équipe du Grand Cercle de Saint-Etienne.
Vers un bridge unifié au niveau international
Apparu aux Etats Unis à partir de 1926, le bridge contrat a commencé à se répandre en France dès 1928, notamment à partir des clubs anglophones comme le Traveller’s Club. Bien que fermement opposée aux principes de ce nouveau bridge (la notion de vulnérabilité et de prime à la déclaration des chelems n’existaient pas au bridge plafond), la CFB répondit favorablement mi 1932 à l’invitation faite par le Whist Club de New York et le Portland Club de Londres pour unifier le code du bridge.
Le premier code international de bridge fût ainsi publié fin 1932 et depuis cette date, une renonce est pénalisée de la même façon, à Paris, Londres ou New-York. Il n’y eut pas d’entente sur la marque et le pique continuait de valoir 9 à Paris et à Londres et 30 à New-York !
Création de la Fédération Française du Bridge
La Fédération Française du Bridge fût crée le 15 juin 1933. Elle n’avait pas vocation à remplacer la CFB qui d’ailleurs continuera d’exister en parallèle, mais se donnait pour objectif d’atteindre les bridgeurs français non membres des clubs fermés. Elle publie en novembre 1933, son programme dans la presse quotidienne:
« De même que la CFB groupe tous les cercles fermés, la FFB est ouverte à tous les amateurs de bridge des deux sexes, individuellement, que ces individus fassent ou non partie de cercles ou d’associations. La FFB reconnaît sans aucune restriction, l’autorité de la CFB et marchera sans cesse la main dans la main avec ce haut organisme qui a déjà servi si admirablement la cause du bridge … Cependant, aucune femme ne pouvait faire partie des cercles qualifiés « fermés » et beaucoup de bridgeurs hommes ne faisant pas parti d’un cercle fermé, la FFB comble une lacune en acceptant l’admission des bridgeuses et des ,bridgeurs isolés. Pour faire partie de la FFB, il convient d’adresser une demande d’admission comportant l’indication de deux parrains. La FFB s’interdit tout but lucratif et n’admet dans ses membres que des amateurs …
Elle organisera chaque année, tout au moins tant que l’accord ne sera pas réalisé sur une marque unique, deux championnats nationaux, l’un en bridge plafond, l’autre au contrat bridge ; chacun de ces critériums comprendra lui-même un championnat pour les bridgeurs et un pour les bridgeuses. ..
La FFB a un insigne, un trèfle à trois feuilles, bleu, blanc, rouge…
Le droit d’entrée à la FFB est fixé à 50 francs, payable une fois pour toutes et la cotisation annuelle est de 30 francs. »
Le premier comité (directeur) de la fédération était composé du vicomte de Rohan (Président d’honneur), du comte de Chambure (Président), de M. Charles de Lacroix (vice-président), de M. Henri de Vaureix (Secrétaire Général), du comte de Boigne, de M. René Boissaye, du marquis du Catuélan, de M. Gaston Chapelle, de Roger Glandas, du comte du Perrier de Lanson, de M. Marcos Pinto de Arroyo, du marquis de Pontcharra, du marquis de Roquemaurel, de M. Amédée Rousselier et de M. Maurice de Vaureix. La composition de ce comité vient nous rappeler, s’il en était besoin, que le bridge s’est d’abord développé en France dans les milieux de la noblesse et de la très haute bourgeoisie.
Le bridge contrat devenait donc la deuxième forme officielle du bridge en France.
La cohabitation des deux bridges
Avec la création de la FFB, le bridge contrat venait de mettre un petit coup de canif dans le monopole du bridge plafond, mais celui n’avait pourtant pas dit son dernier mot.
Les premières épreuves organisées par la nouvelle fédération se déroulèrent en bridge plafond, d’abord la coupe du Golfers’ club en février 34 qui fut la première épreuve mixte en France puis en mars 34, la coupe des dames, épreuve qui avait été créée en 1932 par le journal Fémina.
Au printemps 1933, se déroula à Cannes un match international à 3 entre la France, l’Angleterre et l’Italie qui restera unique dans les annales. Il fut décidé pour l’occasion de pratiquer une marque hybride entre le bridge plafond et le bridge contrat. Les chelems ne rapportaient rien à être déclarés mais la notion de vulnérabilité absente du bridge plafond officiel était présente !
La première épreuve en bridge contrat organisé par la FFB fut un championnat organisé conjointement avec la fédération belge.
Dans ces années, Pierre Bellanger qui avait été le fer de lance de la résistance au bridge contrat venu d’Amérique occupait encore une place influente à la FFB dont il était membre d’honneur. L’avènement du bridge contrat était pourtant inévitable et ceci, pour au moins deux raisons, les rencontres internationales organisées par la Ligue Internationale du Bridge étaient jouées en bridge contrat et de nombreux joueurs conquis au bridge américain menaçaient de créer une fédération dissidente. On trouve d’ailleurs dans la presse plusieurs avertissements de la FFB à leur encontre : « la FFB, association déclarée affiliée à la Ligue Internationale du Bridge de la Haye rappelle à ses adhérents et à tous les bridgeurs qu’elle est la seule qualifiée pour organiser des tournois donnant officiellement droit au titre de champion de France. La FFB – première en nom, première en date a déjà organisé en France les tournois suivants : … ». La FFB alla jusqu’à « interdire à tous ses membres de prendre part, sous peine de radiation immédiate, à un pseudo championnat de France, organisé par une collectivité composée d’individus sans mandat ». La concurrence était bien là … et la scission menaçait.
La France dans le concert international
La première fédération internationale de bridge avait été fondée le 10 juin 1932 à La Haye en ouverture du premier championnat d’Europe qui regroupa 6 pays. Dès sa création, la FFB a rejoint à la Ligue Internationale du Bridge et le premier championnat d’Europe où la France participât fût celui de 1935 qui eût lieu à Bruxelles. Pour sa première participation, l’équipe masculine française (De Nexon, capitaine joueur ; Albarran, Broutin, Rousset, Tulumaris et Vénizélos) remporta la victoire. L’équipe féminine finit à une honorable deuxième place, mais remportât néanmoins une victoire de prestige, par l’intermédiaire de Mme de Montaigu qui fût élue Reine de l’épreuve ! Pour la petite histoire, Adrien Aron, sélectionné par le comité de la FFB, ne se présenta jamais à Bruxelles et fût remplacé au pied levé par Emmanuel Tulumaris. Son nom figure pourtant parfois, par erreur, dans certains palmarès ! Un autre de ces joueurs, Vénizelos, fit une carrière politique dans son pays d’origine, la Grèce et en deviendra dans les années 1950, le premier ministre..
Gagnants du championnat d’Europe, les français furent invités à disputer une rencontre contre l’équipe championne d’Amérique. Jouée pour partie au Madison Square Garden devant des milliers de spectateurs, cette rencontre vit la courte défaite des français dans ce qui fut le premier championnat du monde officieux de bridge.
Les américains adhérèrent à la Ligue Internationale du Bridge en 1936 ce qui permit d’organiser l’année suivante la première véritable compétition au niveau mondial. Elle se déroula à Vienne durant l’été 1937 entre 18 équipes. L’Autriche gagna en finale contre l’équipe américaine d’Ely Culbertson.
Le bridge contrat devient … le bridge
La deuxième guerre mondiale vint couper net cette organisation naissante. Les championnats du monde reprirent en 1950 par une rencontre jouée aux Bermudes entre le Champion d’Amérique et celui d’Europe. Ce championnat prit le nom de Bermuda Bowl en référence à l’île qui en avait accueilli la première édition. A ce jour, 38 Bermuda Bowl ont été disputées.
Après guerre, les compétitions en bridge plafond se firent de plus en plus rares en France et Albarran écrit dans ses mémoires que le dernier tournoi joué en France en bridge plafond eût lieu en 1960.
Le bridge contrat perdit alors son qualificatif de contrat et prit tout simplement le nom de bridge, c’est lui que nous pratiquons tous aujourd’hui.

Le logo de la Fédération Française du Bridge, juste après la deuxième guerre mondiale