Le premier concours de Bridge 

de l’Illustration

 

Il y a un peu plus de cent ans

L’illustration était un journal hebdomadaire, une sorte de « Paris-Match » de l’époque qui parût entre 1843 et 1944..

Dans la foulée de la frénésie pour le jeu de bridge qui envahit la France au tout début du 20ème siècle, ce journal fit paraître en 1905-6 un concours de bridge. En fait, ce concours fut le second jamais publié dans un journal français après celui parût en 1904 dans "La Vie Heureuse".

L’unique prix était un tableau d’Albert Guillaume dont un croquis était reproduit dans le texte et faisait partie intégrante du problème !

Le croquis du tableau qui récompensa le gagnant du concours
 (L’Illustration n°3249 du 3 juin 1905).

L’énoncé en était plutôt sibyllin, jugez en par vous-même :

« Nous reproduisons ci dessous un croquis schématique sur lequel on reconnaît les neuf cartes visibles [sur le tableau] :

Sur la table : As, 10, 8 de Pique et 5 de Cœur

Sur le fauteuil : 7 de Pique

Dans les mains de Z : As de Cœur, 5 de Trèfle ; 7 de Carreau et 9 de Pique.

En tenant compte de ces cartes visibles, nous supposons qu’après la neuvième levée les quatre mains étaient composées ainsi :

 

C’est alors que se produit l’incident. B joue le 5 de Cœur et aussitôt son partenaire A, jette ses cartes avec une colère qu’une dame cherche vainement à maîtriser. Évidemment, si, au lieu de ce Cœur malencontreux, B avait jeté son 3 de Pique, A faisait les quatre dernières levées ; mais il a joué Cœur, alors … la Dame que nous voyons de dos (Z) prend de l’As, joue le 5 de Trèfle treizième, puis le 7 de Carreau dont Y, la dame de face, a les cartes maîtresses.

Parmi les cartes visibles, nous avons supposé le 5 de Cœur dans la main de B. Les cartes que l’on ne voit pas (chez Y, 7 de Cœur valet, 6 et 9 de Carreau ; chez B, 3 de Pique, Roi et Valet de Cœur) sont mises là, pour ordre. Le chercheur pourra les remplacer par d’autres s’il croît attendre d’une substitution quelconque une combinaison plus élégante.

L’objet du concours que nous proposons est de reconstituer les quatre mains et de composer les levées antérieures au final, depuis la première levée jusqu’à la neuvième. Il y a des milliers de manières d’établir et de nuancer cette construction de jeu ; mais elles se distinguent et se classent suivant qu’elles sont plus vraisemblables et, en même temps, plus conformes aux règles et aux conventions.

A première vue, il semble que B est sans excuse ; on a de fortes raisons de croire qu’il devait connaître les Piques de son partenaire. Quelles sont les raisons qui ont pu le déterminer à jeter Cœur ? Ne serait-ce pas parce que la déclaration « Sans Atout » ayant été faite par Z, l’infortuné joueur s’est imaginé que l’As de Pique devait être chez sa voisine.  N’a-t-il pas été fortifié dans cette conjecture par quelque faute commise par son irascible partenaire ? Telle est la question.

Les envois devaient être adressés dans les quatre mois (certains lecteurs habitaient les colonies ! ) à M. Arnous de Rivière, le très célèbre joueur d’échecs qui était donc également un joueur de Bridge. Il fut l’auteur en 1905 sous le pseudonyme de Martin Gall d’un des premiers traités parus en France sur le nouveau jeu de Bridge. Arnous de Rivière décéda peu après la publication du concours et ne participa pas au dépouillement des réponses. Les membres du Jury du premier concours de bridge de l’illustration, ont été :

·         Henri Houssaye, historien, membre de l’académie française ;

·         Alfred Capus, écrivain et auteur dramatique, futur Directeur du Figaro ;

·         Pierre Soulaine, écrivain et auteur dramatique ;

·         M. Nénoty, Architecte, membre de l’institut ;

·         Paul Escudier, Ancien président du conseil municipal ;

·         Georges Cain, Conservateur du musée Carnavalet ;

·         Henri Robert, Avocat (absent le jour des délibérations).

Ils posèrent pour une photo qui est, désormais historique puisqu’elle est ni plus ni moins que la plus ancienne photo connue en France d’une assemblée de bridgeurs.

Le jury de notre concours de bridge réuni pour l’examen des solutions

 (L’Illustration n°3234 du 3 février 1906)

Le journal reçut 324 réponses dont 36 comprenaient la solution au problème. C’est la question subsidiaire qui autorisait de modifier la place des cartes des quatre jeux pour compliquer le problème qui détermina le gagnant du concours.  M. Boulouys domicilié 12 Boulevard de Strasbourg à Toulouse qui reçut le tableau d’Albert Guillaume. Les résultats furent publiés dans l’Illustration du 3 février 1906.

Il faut noter qu’Albert Guillaume devait être lui –même très familier du monde du bridge et il le met en scène dans un dessin qu’il publiera en 1908.

 


Quelques cent ans plus tard …

Qu'est devenu le tableau gagné par Mr Boulouys ?

C'était bien sûr une énigme passionnante pour les historiens du bridge. La chance est venue à leur secours et sa trace a été retrouvée début 2008. Le tableau a été vendu fin 2007 dans une vente aux enchères à Paris. Il a été vendu pour une somme voisine de 20.000 Euros. Mr Boulouys n'avait pas perdu son temps en répondant au concours de l'illustration !

 

Photo du tableau vendu aux enchères fin 2007. Image communiquée par T. Depaulis.