Le Figaro du 26 novembre 1893

Article paru à la une sur la colonne de gauche et signé par Adrien Marx

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LE BRIDGE

Un jeu de cartes nouveau – adopté par les parisiens voici tantôt cinq ou six ans –me suggéra une causerie qui eût un certain retentissement… Il s’agissait du poker importé d’Amérique en France par les paquebots qui exécutent, entre les deux continents, des allées et venues que les caprices de l’océan ne rendent pas toujours folâtres…

Le voyageur qui s’ennuie ne trouve pas, sur mer, les ressources qu’offre la terre ferme. Quand il a épuisé sa collection de livres et terminé la toilette quotidienne de ses ongles, il se demande - entre deux bâillements – ce qu’il aurait bien à faire… Qu’il n’aille surtout pas chercher dans la politique, une échappatoire à son désoeuvrement ! J’ai - durant les traversées - invariablement remarqué que le menu du prochain repas éveillait l’intérêt de préférence aux questions sociales et que l’interlocuteur auquel on parlait du sort des peuples aiguillait l’entretien sur une autre voie.

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Le jeu a forcément bénéficié des découragements qui ont fait rengainer leurs théories aux politiciens navigants et leurs madrigaux aux Roméo maritimes. Ces messieurs, sous peine d’avaler leur langue, ont dû se joindre aux fanatiques du poker – l’ensorcelant poker – qui débarqué au Havre, a pénétré jusqu’au cœur de notre continent, et s’y est si fermement acclimaté, qu’à présent les collégiens en connaissaient mieux les finesses que les règles de la syntaxe ! Au bout d’un an de séjour, le poker s’était accroché à tous les degrés de l’échelle sociale. Les loges où trônent les concierges et les mansardes réservées aux domestiques ont abrité – et abritent encore – des parties échevelées ! … On tremble à la pensée des perturbations que cet emballement eut fini par causer dans tous les mondes si un autre jeu   - presque aussi séduisant – et pourvu, en plus, d’un intérêt indépendant de la somme engagée – n’était venu porter au poker un coup qui pourrait bien être celui du lapin : je veux parler du bridge.

Comme le whist dont il est un fort agréable dérivé, le bridge a eu l’Angleterre pour berceau. On ne le connaissait pas à Paris quand -  un tantôt chez Meilhac – Ludovic Halévy nous explique son fonctionnement et ses surprises. Quelques uns des membres du « Meilhac club » (ainsi s’intitule le groupe de familiers qui se réunit tous les jours de quatre à sept, chez le spirituel académicien), quelque uns dis-je d’entre nous, qui appartiennent aux cercles les mieux famés de la capitale, essayèrent d’y introduire le bridge mais ils se heurtèrent contre la routine. Les vieux whisteurs, cristallisés dans leurs habitudes, ne voulurent point, d’abord, en entendre parler. Pour les plus têtus, toucher à leur Mort accoutumé frisait la profanation ! Certains accentuèrent leur raca jusqu’à prononcer le mot de démission ! Il se fut agi d’un candidat véreux sur le point d’être admis en leur compagnie, qu’ils n’eussent point montré pareille aigreur et pire colère ! …

O versatilité de l’esprit des joueurs ! … A l’heure où je vous parle, ces rétifs, - pareils à des Sicambres pas fiers – brûlent ce qu’ils ont adoré et le bridge possède en eux ses plus chauds partisans ! Je donnerai une idée de sa vogue en racontant qu’on désigne par le nom de fossiles – dans un salon décrété le sanctuaire du robre, par des whisteurs de première force – deux vieillards qui, avec la ténacité aveugle et brutale des mulets, s’obstinent dans la pratique de la première manière et attendent vainement un troisième professionnel pour réorganiser leur partie détraquée par les conversions.   Le premier de ces uniques réfractaires est un notaire retraité. Il cache sa calvitie sous un bonnet de velours noir et plonge ses doigts dans la dernière tabatière de ce siècle ;  le second qui appartient à l’institut (section des inscriptions et belles lettres), protège, à l’aide d’un abat-jour, ses glauques prunelles, altérées par soixante années de mémoires et de rapports ! On se montre ces deux phénomènes à la façon d’épaves des ages disparus… Barnum, s’il était encore en vie tirerait profit de leur exhibition.

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La place manque, sans quoi j’énoncerais – jusqu’aux moins importantes – les règles du Bridge. Mes lecteurs se contenteront de savoir sommairement que la pose de l’atout le différencie du whist, en cela que cette mission est dévolue à l’un des deux partners accouplés. Si celui qui donne, ne voit pas dans son jeu les éléments d’une couleur triomphante, il passe parole et son acolyte suivant l’économie de ses cartes, que le coup roulera sur les Piques, les Trèfles, les Carreaux ou les Cœurs. Les articles du règlement assignent des valeurs diverses au levées, suivant que telle ou telle couleur a été décidée. C’est ainsi que la levée à Pique vaut 2 points, celle de Trèfle 4, celle de Carreau, 6 et celle de Cœur 8. Là où le bridge ne rappelle en rien le Whist, c’est lorsque le joueur qui a la parole – directement ou par ricochet – se trouve nanti d’un beau jeu à toutes les nuances. Il proclame alors le Sans Atout !

En ce cas, la levée est comptée 12, et trois levées suffisent pour gagner la manche puisque le minimum des points de chaque manche est de 30. En dehors de ces stipulations, la marche du bridge est identique à celle du « Mort » ordinaire. Les esprits subtils et les cerveaux bien doués comprendront – rien que par mon exposé – les finesses qu’entraînent ces conventions fondamentales. La pose de l’atout, le « passe-parole », le Sans Atout sont autant d’occasions d’affirmer du flair et de l’habileté. Il est des bridgeurs qui simulent la misère en ne se prononçant pas et qui si leur ami le pose bien, font des coups de maître, où l’adversaire, tout d’abord rassuré, essuie une déroute lamentable !

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Les termes du bridge étant les mêmes que ceux du whist primitif, les mêmes plaisanteries, les mêmes reproches et les mêmes quiproquos se présentent.

-         messieurs - s’écrie un joueur qui relève treize cartes foudroyantes, – Messieurs, savez-vous les mots prononcés par un Alsacien qui parle de la femme qu’il adore ?

Surprise et silence des partners.

-         eh bien, je vous le dirai tout à l’heure.

Et lorsqu’il a rangé devant lui ses treize levées, il hurle, SCHLEM ! (che l’aime).

 

Tandis qu’un joueur fait le « Mort », il demande à son acolyte combien il leur faut de levées pour gagner la manche. Celui-ci l’informe que deux suffiront, et, confiant dans la science de l’opérateur, finit par s’endormir. Un cri de triomphe le réveille :

-         la deuxième levée est faite !

-         Alors ma lettre ne partira pas ! murmure l’endormi qui, en arrivant au cercle, a jeté un pli à la boîte.

Parlerai-je du joueur surnommé Don Pouridas – parce qu’il relève fréquemment des As dans les cartes qu’on lui distribue ? Du jeune partner qui met toujours l’atout à Pique parce que c’est de son age ? De la jolie Madame (les femmes aussi ont adopté le bridge) qui, battue avec les sept cœurs qu’elle possède, murmure :

-         j’ai mal mis mes cœurs.

Et à laquelle son galant partner répond :

-         C’est la revanche de ceux que vous avez mis à mal.

Je n’ai point mentionné – voulant terminer par là – les « cent points de queue » qu’ajoutent les gagnants à leur total – ni cette particularité du bridge : que, si vos adversaires comptent sortir vainqueurs du coup par vous engagé, ils ont la latitude de prononcer un contre, qui double la valeur numérique du point. Lorsque de votre côté, vous jugez que vos cartes auront raison de leurs prétentions, il vous est permis de décréter le surcontre. Et cette valeur est multipliée par 4 ! … Mais on ne doit s’aventurer sur ce terrain qu’avec prudence et ne faire « contre » qu’avec la quasi certitude du succès.

                                                                                                                                              Adrien Marx

PS : Je m’aperçois, en me relisant que j’ai oublié les honneurs qui compliquent légèrement la comptabilité du Bridge. On désigne ainsi les cinq cartes qui composent la quinte majeure à toutes les couleurs. Les honneurs épousent leurs valeurs respectives et ne sont pris en considération que s’ils sont au moins trois  dans une main ou dans les deux mains. Dans ce cas, ils sont évalués deux fois la valeur de la levée. Ainsi, L’as, le roi et le dix de Coeur augmentent de 6, l’appoint des partners associés. Quatre honneurs doublent le chiffre ci-dessus. Cinq honneurs se comptent cinq fois le taux de la levée. Quand quatre honneurs se trouvent dans un seul jeu – et non pas répartis dans les jeux jumeaux – on double le total de quatre levées. Cinq honneurs dans une seule main doublent le total de cinq levées ( à la couleur, cela va sans dire). Exemple : cinq honneurs à Trèfle (dont la levée vaut 4) corsent de 40 points le total des honneurs, qui sont l’objet d’une addition à part et s’ajoutent au total des manches.

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